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Numéro 5

Article

Aspects cliniques des psychoses de l’épilepsie

Mise au point


Othman AMAMI, Service de psychiatrie (B), Hôpital universitaire Hédi Chaker, Sfax, Tunisie.
Jihène ALOULOU, Service de psychiatrie (B), Hôpital universitaire Hédi Chaker, Sfax, Tunisie., dr_alouloujihen@yahoo.fr
Inès MAALEJ, Service de psychiatrie (B), Hôpital universitaire Hédi Chaker, Sfax, Tunisie.

Date de publication : 15 novembre 2012

Résumé

Malgré l’abondance des travaux scientifiques consacrés aux psychoses de l’épilepsie, leurs abords cliniques et théoriques demeurent très complexes.

Ce travail se veut une mise au point, à partir d’une revue de la littérature, sur les psychoses épileptiques selon les trois grands types: psychoses ictales et péri-ictales, psychoses post-ictales et psychoses inter-ictales.

Abstract

Clinical aspects of psychosis in epilepsy: an update

In spite of the abundance of scientific publications devoted to psychosis in epilepsy, their clinical aspects, very complex, are not well known and their pathogenesis remains unclear.

This aim of this review was to perform a literature review, on the various clinical aspects of the three great types of psychosis in epilepsy (ictal, post ictal and inter ictal psychosis) and discus their pathogenesis.


Table des matières

Texte intégral

Le concept de psychose de l’épilepsie rend compte de l’existence supposée d’une relation de cause à effet entre d’une part, l’évolution active d’une épilepsie, et d’autre part, la survenue d’un trouble psychotique.

Malgré l’abondance des travaux scientifiques consacrés à ce concept, son abord clinique et théorique demeure très complexe.

Ce travail se veut une mise au point, sur les aspects cliniques des psychoses de l’épilepsie. Leur identification permettra l’amélioration de la prise en charge thérapeutique.

Dans la CIM-10 [1] et le DSM-IV [2], l’accent est mis sur le caractère secondaire des tableaux psychotiques réalisés mais leurs présentations cliniques ne sont ni détaillées ni spécifiées.

Plusieurs auteurs optent pour une autre classification multidimensionnelle multi axiale [3]. Cette approche nous parait la plus adéquate quelque soit le souci : clinique, de recherche ou d’étude physiopathologique. Elle comporte trois axes principaux [4]. L’axe I concernant le type d’épilepsie. L’axe II implique la description clinique du tableau psychotique (en se référant aux critères des troubles psychotiques de la CIM-10 ou le DSM-IV) et le critère évolutif de l’épisode psychotique. L’épisode psychotique est considéré comme unique s’il a une durée supérieure à 24h (en dehors des psychoses ictales) avec une rémission totale durant un an minimum. Il est dit récurrent s’il existe une rémission de 2 mois minimum entre les épisodes et chronique en l’absence d’une rémission de 2 mois successifs pendant un an minimum. L’axe III implique la temporalité de l’épisode psychotique par rapport aux crises (per-ictale, post-ictale et inter-ictale) et les données de l’EEG concomitants à l’épisode psychotique.

Les psychoses ictales sont liées à l’existence d’une condition épileptique fixe et durable (état de mal épileptique ou état postcritique prolongé) ou à l’association de phénomène critique et post critique. Leur champ couvre donc celui des états de mal non convulsifs.

Les psychoses ictales ne se résume pas à l’existence d’hallucinations isolées, il est nécessaire qu’elles comportent une obnubilation fluctuante de l’état de conscience, une absence de reconnaissance morbide et une amnésie post critique.

Les psychoses ictales sont observées dans 3 types d’état de mal : l’état de mal absence, l’état de mal temporal, et l’état de mal frontal.

Les psychoses post-ictales ont été longtemps méconnues. Elles sont classées avec les psychoses ictales et péri-ictales lorsqu’ elles sont brèves, et du coté des psychoses inter-ictales épisodiques lorsqu’ elles sont prolongées.

Sur le plan chronologique, l’intervalle libre entre la crise et l’épisode psychotique doit être supérieur 24 heures et inférieur à 7 jours avec une moyenne de 48 heures. Certains auteurs rapportent des intervalles libres de quelques heures [5]. Concernant la durée de la psychose, la plupart des auteurs rapportent une durée de 3 à 14 jours [6]. Des cas extrêmes de 3 mois on été rapportés [7]. Ce critère est important surtout dans les études prospectives, pour différencier les psychoses post-ictales des psychoses inter-ictales.

Dans la série de Adachi et al., l’âge moyen de début de l’épilepsie est estimé à 19 ans, celui du développement de la psychose à 35 ans [8].

Les psychoses post-ictales ont la plus longue durée de latence entre le début de l’épilepsie et celui de la psychose (20 ± 12 ans) [9].

La psychose post-ictale survient toujours dans un contexte d’état de conscience conservé sinon très discrètement altéré. Le tableau clinique peut comporter un syndrome délirant paranoïde (avec une meilleure systématisation que les délires schizophréniques) de thématique variée (persécution, grandeur, référence, hypochondriaque, mystique), un syndrome d’automatisme mental, un syndrome hallucinatoire, ainsi que des troubles de l’humeur. En comparaison avec les psychoses inter-ictales, le tableau clinique de la psychose post-ictale est caractérisé par la fréquence des troubles de l’humeur, la rareté des troubles du cours de la pensée, et la fréquence des comportements agressifs [10-13].

La psychose post-ictale survient le plus souvent chez des patients présentant une épilepsie partielle à sémiologie complexe bifocale réfractaire, avec généralisation secondaire fréquente. La notion d’absence de crises convulsives fébriles dans les antécédents a été rapportée [14]. La fréquence d’aura psychotique (la peur, sensation de déjà vu, déjà vécu…) a été largement rapportée dans la littérature [15].

Il existe une forte corrélation positive entre la présence de décharges épileptiques bilatérales inter-ictales et la survenue de psychose post-ictale [9]. Après traitement chirurgical réussi de l’épilepsie, la psychose post-ictale disparaît au même titre que les crises épileptiques [10]. Par ailleurs, quelques auteurs ont rapporté le déclenchement de la psychose post-ictale suite à l’échec du traitement chirurgical [16].

Elles sont répertoriées en 3 groupes : La psychose alternative, la psychose épisodique compliquant des épilepsies partielles réfractaires et la psychose médicamenteuse.

La psychose alternative

La psychose alternative est liée négativement aux crises. Elle apparaît quand les crises disparaissent suggérant un phénomène de balancement.

La psychose alternative est relativement rare; elle est estimée à 10% de l’ensemble des psychoses épileptiques [17].

La psychose alternative affecte particulièrement les patients qui présentent une épilepsie généralisée idiopathique, le plus souvent ancienne (minimum de 15 ans), associant des crises généralisées tonico-cloniques et des absences jusqu’alors mal contrôlées par le traitement [18]. De rares cas d’enfants ont été rapportés, avec surtout des épilepsies partielles (dont un cas d’épilepsie occipitale) [19,20]. Le plus souvent, la psychose se présente sous l’aspect d’un syndrome délirant, où les mécanismes imaginatifs sont au premier plan et les troubles de la conscience sont mineurs [21]. Certains auteurs rapportent un climat interprétatif qui fait le lit d’un délire de persécution en rapport avec des préoccupations effectives du malade. Des hallucinations auditives sont également rapportées [22]. Généralement, ces épisodes sont brefs mais peuvent se prolonger plusieurs semaines dans certains cas.

Plusieurs antiépileptiques ont été incriminés dans la genèse des psychoses alternatives: phenytoïne, primidone, valproate de sodium, carbamazepine, vigabatrin, lamotrigine, tiagabine, topiramate, levetiracetam et éthosuximide [22-25]. La polythérapie, l’introduction rapide des molécules, les fortes doses prescrites, ont été aussi rapportées comme facteurs de risque à la psychose alternative.

D’autres auteurs pensent que le développement d’un trouble psychotique en cas de contrôle brutal des crises n’est pas simplement lié à la molécule utilisée, mais à la disparition des crises [26]. Dans certains cas, les troubles psychotiques disparaissent brutalement suite à la récidive des crises épileptiques ou après une sismothérapie [27].

La psychose épisodique compliquant des épilepsies partielles réfractaires

Cette entité est très discutée dans la littérature. Plusieurs auteurs la rattachent à la psychose alternative, et décrivent ainsi le même principe de normalisation forcé [28]. D’autres auteurs la distinguent en argumentant par l’absence de la normalisation de l’EEG malgré la présence d’une amélioration clinique importante pouvant atteindre un taux de 80% [18].

La psychose épisodique médicamenteuse

Il est bien connu que la plupart des antiépileptiques ont des effets thérapeutiques intrinsèques sur les troubles psychotiques ou de l’humeur et qu’ils peuvent en modifier la sémiologie. Les antiépileptiques peuvent vraisemblablement non seulement induire des troubles mentaux mais également influencer leur présentation clinique. La fréquence des psychoses médicamenteuses est estimée de 2 à 5% [26].

Le tableau clinique est variable et peut comporter un délire aigu polymorphe avec ou sans confusion. Des hallucinations et un trouble de l’humeur sont associés en proportion variable. Des psychoses paranoïaques avec ou sans hallucinations auditives sont aussi notées. Un tableau de catatonie a été rapporté avec le levetiracétam [27].

La durée de la psychose varie de quelques jours à deux ou trois mois avec une durée moyenne de 14 jours. Le délai d’apparition de la psychose par rapport à l’introduction d’une molécule anti épileptique est variable, de quelques heures à plusieurs semaines [29].

Des observations de troubles psychotiques ont été rapportées avec les antiépileptiques de première génération: phénobarbital, phénytoïne, primidone [30]. Plusieurs études prospectives portant sur de larges effectifs sont disponibles pour les nouvelles molécules antiépileptiques. Le vigabatrin est de loin le plus incriminé dans la genèse de la psychose. D’autres molécules sont aussi incriminées tels que le topiramate, le levetiracétam, la lamotrigine, la carbamazepine et le valproate de soduim [9, 30-32].

Dans la littérature, l’association de troubles psychotiques chroniques et épilepsie est considérée comme schizophrénie-like. Les critères diagnostiques coïncident avec ceux de la schizophrénie selon le DSM-IV.

Pour une épilepsie ayant commencé à l’adolescence, la psychose apparaît en moyenne 10 à 15 ans après le début des crises. L’âge de début de la psychose inter-critique se rapproche de celui de la schizophrénie, il se situe autour de l’âge de 30 ans [25,28].

Différents tableaux cliniques se dégagent. La forme paranoïaque est relativement fréquente. Sur un fond de personnalité sensitive et/ou soupçonneuse, les patients développent des hallucinations auditives avec une thématique souvent interprétative. Toutefois, nous ne pouvons pas parler de délire paranoïaque vu le manque de systématisation [25]. La forme paranoïde correspond aux véritables psychoses schizophréniques de l’épilepsie.

La présentation clinique et le cours évolutif des psychoses de l’épileptique sont très variés. La classification multidimensionnelle multi axiale de ces psychoses rend mieux compte des divers aspects cliniques et évolutifs que la CIM-10 et le DSM-IV.

La reconnaissance des aspects cliniques des psychoses de l’épilepsie évitera les pièges diagnostiques et incitera à une prise en charge globale entre le neurologue et le psychiatre.



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Pour citer cet article


Othman AMAMI, Jihène ALOULOU et Inès MAALEJ. «Aspects cliniques des psychoses de l’épilepsie». RMNSCI.NET, Numéro 5, 15 novembre 2012, http://www.rmnsci.info/document.php?id=764.





Revue électronique internationale publiée par la faculté de Médecine de Sfax (Tunisie), en partenariat avec la faculté de Médecine de Tunis (Tunisie), la faculté de Médecine de Rabat (Maroc) et la faculté de Médecine de Blida (Algérie) avec le soutien de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF) - ISSN 1737-7927